Colloque « Guerre de Corée »
Allocution du Sénateur Michel Guerry
3 juin 2010
Mes chers collègues députés et sénateurs,
Mesdames, Mesdemoiselles et Messieurs,
C’est avec un très grand plaisir que mes collègues
du groupe d’amitié France-Corée du Sud et moi-même
vous accueillons ce matin au Sénat pour ce colloque consacré à la
guerre de Corée.
J’étais la semaine dernière en République
de Corée pour les commémorations du 60ème anniversaire
du déclenchement du conflit. Les manifestations, en présence
de plusieurs anciens combattants du Bataillon français de l’ONU,
y furent particulièrement émouvantes. Je souhaite remercier
nos amis coréens pour l’excellente organisation de ces
commémorations et saluer tout particulièrement les efforts
de mon collègue Patrick Beaudouin, député maire
de Saint-Mandé, et de notre attaché de défense,
le colonel Nass, pour faire vivre un chemin de mémoire sur les
lieux (Chipyong-ni, Yanggu-Crèvecoeur) où on combattu
les soldats français.
Je remercie l’Institut de recherche stratégique de l’École
militaire à qui revient l’initiative de ce colloque. Il était
important que cette journée d’étude se déroule
dans l'enceinte parlementaire car ce conflit fait partie intégrante
de notre histoire.
La plupart d’entre vous étaient présents hier à l’École
militaire pour la première journée de nos travaux. Les
interventions et débats y furent de grande qualité et
je ne doute pas qu’il en sera de même aujourd’hui.
Ces discussions entre experts, historiens, militaires et diplomates
pour comprendre l’Histoire et la Mémoire du conflit coréen
sont d’autant plus importantes dans le contexte actuel, marqué par
un regain de tension sur la péninsule coréenne. Il est
en effet essentiel de rappeler les souffrances qui ont accompagné la
Guerre de Corée pour espérer bâtir un avenir apaisé.
Malheureusement, la Corée du Nord n’a pas renoncé à l’agressivité et
les évènements récents, la destruction de la corvette
de la marine sud-coréenne, le Cheonan, nous rappelle qu’il
faut rester vigilant. Nous sommes bien entendus très solidaires
de nos amis coréens et nous suivons attentivement les développements
de la situation.
Je vais maintenant céder la parole à des universitaires
et des personnalités diverses et éminentes qui pourront
vous faire partager, avec leur esprit critique, leurs analyses et leur
expérience.
Mesdames, Mesdemoiselles, Messieurs, je vous souhaite à toutes
et à tous une excellente journée et de fructueux débats.
Michel Guerry
La lettre de l'Irsem 2010 - n°4
La guerre de Corée (1950 - 53) : soixante ans
après
Bilan historiographique et nouvelles recherches
par Pierre Journoud,
chargé d'études à l'Irsem
Le 60e anniversaire du déclenchement de la guerre de Corée
(25 juin 1950) a été l'occasion pour l'Irsem d'organiser
un colloque international sur l'histoire, la mémoire et l'actualité de
cette guerre sinon oubliée, du moins fortement marginalisée
dans la mémoire collective des Américains et de leurs
alliés, telle une strate recouverte entre les victoires planétaires
de la Seconde Guerre mondiale et le traumatisme de la défaite
au Viêtnam. Et pourtant, non seulement la guerre de Corée
a constitué un tournant essentiel dans les relations internationales
pendant la guerre froide, mais les équilibres régionaux
actuels et les enjeux stratégiques liés à la péninsule
coréenne ne peuvent aujourd'hui se comprendre sans la prise
en compte des conséquences majeures et multiples de ce conflit.
Pour contribuer à réparer une telle injustice historiographique,
les organisateurs ont sollicité une trentaine de spécialistes
de la Corée et des relations internationales en Asie ; civils
et militaires d'active ou en retraite venus de France, de Corée
du Sud, des États-Unis, de Russie et de Chine. Sans entrer dans
le détail des communications, puisque les actes devraient être
publiés dans les Etudes de l'Irsem à la fin de cette
année, il convient d'en faire ressortir quelques résultats,
selon le plan classique qui distingue entre origines, modalités
et conséquences du conflit.
Les origines de la guerre font encore débat. Si des travaux
historiques antérieurs ont permis de dégager une vision
plus équilibrée des responsabilités, mettant en évidence
celles des Sud-Coréens et des Américains dans l'inflation
des incidents avant le déclenchement de l'offensive nord-coréenne,
le processus de décision au sein du camp communiste s'est retrouvé au
cour de plusieurs communications. Désormais largement ouvertes,
les archives soviétiques soulignent les atermoiements de Staline,
dont les décisions ont eu un effet déterminant sur le
déclenchement de la guerre et les choix stratégiques.
Inquiet d'une résurgence de la menace japonaise et d'une possible
attaque sud-coréenne, soucieux de défendre son statut
de leader du camp communiste pour éviter un relâchement
de l'alliance sino-soviétique au profit d'un rapprochement sino-américain,
Staline a d'abord refusé de donner son feu vert à Kim
Il Sung qui le pressait, depuis 1949, de l'autoriser à réunifier
la péninsule coréenne. Il s'est finalement laissé convaincre,
en janvier 1950, seulement après une série d'événements
importants : le retrait des troupes d'occupation américaines
de Corée du Sud (juin 1949) et l'explosion de la première
bombe atomique russe (août 1949), puis surtout, la prise de pouvoir
des communistes en Chine sans réaction militaire des États-Unis
(octobre 1949), et enfin, la lecture de rapports secrets américains
dérobés par ses espions à Washington, qui anticipaient
de quelques jours la décision de l'administration Truman d'exclure
officiellement l'Asie continentale - et donc la péninsule coréenne
- du périmètre de défense américain. En
somme, sa perception d'un changement de l'environnement international
et sa confiance dans la non-intervention des États-Unis ont été les
facteurs décisifs du retournement brutal du maître du
Kremlin.
La double surprise stratégique et tactique de l'offensive terrestre
nord-coréenne a conduit les Occidentaux, encore fortement marqués
par le syndrome de Munich, à relever ce qu'il leur est apparu
comme un véritable défi, un test de leur capacité à contenir
le communisme, alors que, dans l'esprit de Staline, il n'aurait
pas dû être interprété ainsi. Première
guerre de l'ONU, la guerre de Corée a impliqué en son
nom les forces de seize Etats-membres, aux côtés des troupes
et sous le commandement des États-Unis. Parmi elles, deux puissances
européennes étaient déjà en guerre en Asie
: la Grande-Bretagne (plus important contributeur, en Corée,
après les États-Unis), aux prises avec une rébellion
communiste en Malaisie ; et la France, confrontée à une
guerre difficile en Indochine et qui sut jouer de l'interdépendance
globale entre les deux conflits pour obtenir l'intensification
de l'aide américaine. Londres et Paris pensaient que leur participation à la
guerre en Corée les aiderait à protéger leurs
intérêts en Extrême-Orient qu'ils percevaient encore
comme une garantie de leur statut de puissance asiatique et donc
mondiale. Inquiètes, cependant, des risques d'internationalisation
du conflit, elles ont tenté de peser, parfois avec succès,
sur les décisions américaines. Ainsi Londres a-t-elle
contribué à atténuer le caractère agressif
de certaines formulations diplomatiques américaines, comme à dissuader
certains projets militaires visant la Chine. Cette guerre fut
aussi la première de l'ONU dans la mesure où les combats
sur le terrain se sont accompagnés d'intenses batailles diplomatiques.
L'URSS a délibérément pris pour cible la jeune
organisation internationale, optant initialement pour une politique
de chaise vide au conseil de sécurité désormais
considérée comme une erreur tactique.
Plusieurs intervenants ont développé les aspects stratégiques
et tactiques d'une guerre qui restera dans l'histoire comme le
seul affrontement militaire direct entre les États-Unis et leur
allié coréen,
d'une part, les Nord-Coréens, les Soviétiques et les
Chinois de l'autre. Sans craindre d'égratigner les mémoires
héroïsantes de ce conflit, ils ont plus particulièrement
insisté sur les erreurs commises dans les deux camps et sur
les divergences entre alliés.
Du point de vue américain, le débarquement d'Inchon -
la plus connue des quatre grandes opérations amphibies de la
guerre - a certes constitué une initiative stratégique
audacieuse, décidée par le général MacArthur
contre l'avis presque unanime des généraux concernés.
Mais le succès de la manouvre n'a pu être ensuite exploité faute
d'un plan d'opérations cohérent, d'où de graves
désillusions lors de la contre-offensive en Corée du
Nord. Pour sa part, Staline s'est sans doute montré prompt à accorder
une aide militaire à la Corée du Nord, dont l'engagement
de pilotes soviétiques demeure le symbole d'une volonté de
ne pas la voir perdre. Ces vétérans de la Seconde Guerre
mondiale ont aussi créé la surprise en inaugurant les
nouveaux avions de chasse Mig 15. L'aide soviétique s'est toutefois
révélée insuffisante pour mettre Pyongyang en
mesure de l'emporter. En témoignent, par exemple, les contraintes
draconiennes imposées par Staline aux pilotes, dont certains
se sont même rebellés, en 1951, pour obtenir l'autorisation
de parler enfin russe entre eux ! De même, les quelque 1 700
000 « volontaires » chinois qui ont mené avec succès
la contre-offensive jusqu'à la prise de Séoul, en janvier
1951, ont fait preuve d'un grand courage et de beaucoup d'habileté dans
le combat mobile. Aguerris par trente ans de guerre civile et
contre les Japonais, ils ont contribué à figer une mémoire
héroïque d'une guerre perçue comme juste et victorieuse
contre les États-Unis, aujourd'hui battue en brèche par
les nécessités du rapprochement sino-américain.
Le succès de cette contre-offensive qui allait acculer les troupes
américaines à la retraite la plus longue de toute leur
histoire militaire, ne doit pas occulter son coût humain, ni
les erreurs dont les responsables militaires ont discrètement
tiré les leçons : graves problèmes logistiques
et vulnérabilité face aux opérations aériennes,
et plus globalement, insuffisance des moyens pour gagner la guerre
et retour du débat sur la nécessaire modernisation de
l'armée. Elle a révélé d'une façon
plus spectaculaire encore les défaillances des Américains
: impréparation des troupes, faiblesse du renseignement et préférence
trop systématiquement accordée par MacArthur au renseignement
militaire au détriment de celui fourni par la CIA ; négligence
des avertissements des dirigeants chinois qui avaient pourtant
prévenu
que le franchissement du Yalu par les troupes américaines constitueraient
un casus belli, etc. Les États-Unis ont opté pour des
bombardements massifs sur les villes et les villages, notamment
avec le napalm et la nouvelle bombe de 500 livres. Or, ces bombardements
de terreur se sont avérés inefficaces, voire contre-productifs,
comme le théoricien français Camille Rougeron l'a démontré dès
1952, sans être d'ailleurs véritablement entendu puisque
les mêmes erreurs allaient se répéter au Viêtnam.
Les conséquences de ces bombardements sur les populations civiles
font d'ailleurs l'objet, depuis quelques années, d'enquêtes
minutieuses par les commissions « vérité et réconciliation » auprès
des familles de victimes qui réclament désormais un droit à réparation.
En revanche, l'usage de l'arme bactériologique par les États-Unis, évoqué par
la propagande nord-coréenne dès 1951 et d'une façon
régulière depuis lors, n'a jamais été scientifiquement
prouvé. L'ampleur des souffrances des populations coréennes
a d'ailleurs sans doute occulté le sort des résidents étrangers
faits prisonniers par la Corée du Nord, lors de l'occupation
du Sud, et internés près de la frontière chinoise,
au terme de longues et meurtrières marches.
Longtemps sous-estimées, les conséquences de la guerre
se sont révélées déterminantes et pas seulement
pour les principaux protagonistes.
Étroitement liée à la guerre civile qui les opposait
depuis 1945, la guerre a éprouvé très durement les
deux Corée (env. 3 millions de morts, au total) et les a renforcées
durablement dans leur antagonisme. Le programme nucléaire de Pyongyang,
qui préoccupe tant la communauté internationale aujourd'hui,
est né dans les années 1960, alors que la Corée du
Nord était placée sous la menace de têtes nucléaires
américaines disposées en Corée du Sud. La guerre a eu également
un impact décisif sur la politique étrangère et de défense
des États-Unis. Au lieu de procéder au désarmement,
comme ils l'avaient fait à la fin de la seconde guerre mondiale, ceux-ci
ont décidé une augmentation considérable de leur budget
militaire et réorienté leur politique vis-à-vis de la
guerre d'Indochine, en accédant aux demandes françaises d'aide
financière et matérielle. En Europe, où l'attaque nord-coréenne
a pris de court les chancelleries et fait craindre une offensive soviétique à l'Ouest,
elle a accéléré la réorganisation de l'OTAN,
avec l'apparition d'un Secrétaire général permanent
et l'adhésion de deux nouveaux pays en 1952 (la Grèce et la
Turquie). Elle a précipité le réarmement de ses membres,
tout en contraignant la France à accepter celui de l'Allemagne de
l'Ouest (RFA) et son intégration prochaine dans l'Alliance. Elle a
stimulé, enfin, de nouvelles initiatives dans le processus de construction
européenne destinées à souder l'Allemagne à l'Europe,
avec le projet, finalement avorté à l'été 1954,
de Communauté européenne de Défense (CED).
En Asie, la guerre a imprimé une marque profonde sur les rapports
de force entre puissances. Elle a renforcé la Chine dans sa
crainte d'être encerclée par des puissances hostiles et,
partant, dans sa quête de sécurité. Elle a contribué à l'ascension
internationale et au décollage économique du Japon. Entre
1951 et 1953, celui-ci a bénéficié des commandes
de l'US Army et de l'accroissement du commerce mondial mais c'est
seulement après la guerre que le Japon a connu son « boom
légendaire »,
avec une croissance de 15 % ! La guerre a eu un impact politique
et sociétal important dans ce pays. Devant les pressions de
l'allié américain
en faveur du réarmement, le pays s'est en effet divisé :
le Premier ministre Ashida a réussit à créer,
le 26 août 1950, une force d'autodéfense de l'île
- la National Police Reserve. La guerre de Corée a mis également
un terme au débat sur la fermeture des bases américaines
mais l'opposition au réarmement, menée par le parti démocrate,
les femmes et les étudiants, est restée forte.
L'aide américaine versée à partir de 1956 à la
Corée du Sud lui a permis de réduire considérablement
la pauvreté. Avec un PNB inférieur à 100 dollars
par habitant, la Corée était, en 1953, l'un des pays
les plus pauvres de la planète. Elle est devenue au tournant
des années 1970-80 une puissance exportatrice, dont le succès
de Samsung est l'un des emblèmes, et constitue aujourd'hui la
11e puissance économique mondiale.
Ces performances économiques remarquables ont contribué à favoriser
la normalisation de ses relations avec deux de ses anciens ennemis
: la Chine et le Viêtnam, en 1992, malgré le douloureux
souvenir laissé dans ce denier pays par la participation de
312 000 soldats sud-coréens à la guerre du Viêtnam
aux côtés des États-Unis, et les massacres sur
les civils que certains d'entre eux ont commis en 1966 et 1968.
Intéressés à la
redécouverte d'un héritage commun (la colonisation, la
division, la guerre), les deux pays nourrissent des relations
de plus en plus étroites, à l'échelle bilatérale
comme multilatérale : l'ASEAN (l'Association des nations d'Asie
du Sud-est), l'ASEAN + 3 (10 membres de l'ASEAN + Chine, Corée
et Japon) dont Séoul s'est fait l'ardent avocat, l'ARF ou Forum
régional asiatique, dans lequel les frères ennemis coréens
ont pu se parler.
Ce colloque était organisé avec le concours du professeur
Hugues Tertrais, directeur du centre d'histoire de l'Asie contemporaine
de l'université paris I (CHAC) et des présidents des
groupes d'amitié interparlementaires France-Corée du
Sud : le député-maire de Saint-Mandé, Patrick
Beaudouin, également président de l'association nationale
des anciens et amis des forces françaises de l'ONU ; le sénateur
Michel Guerry, qui a bien voulu accueillir la 2e journée au
Sénat. L'un et l'autre ont tenu à rappeler le rôle
positif que la mémoire de la guerre jouait dans les relations
franco-sud-coréennes, tout en exprimant le vou que soit intensifiée
la coopération avec ce pays où sont déjà établies
170 entreprises françaises.
Il a pleinement rempli les missions que ses organisateurs lui
avaient assignées : bilan des recherches sur la guerre de Corée,
réévaluation de l'importance de ce conflit dans l'histoire
de la guerre froide et relecture des enjeux de la crise actuelle à l'aune
des conséquences de la guerre de 1950-53. Ainsi, la multiplication
des incidents navals graves jusqu'au récent naufrage du Cheonan,
n'a pas seulement révélé les défaillances
du système de défense sud-coréen ; elle a mis
en évidence la cruelle absence d'une ligne de démarcation
maritime dans les accords d'armistice signés à Pan Mun
Jon, le 27 juillet 1953.
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