LES BALKANS, LE CAUCASE ET L'AFRIQUE DU NORD,
LA PHILOSOPHIE DE LA PAIX DANS CES REGIONS.

(Conférence du Rotary International d'Izmir - 14 octobre 2002)

Monsieur le président de la République,
Messieurs les ministres,
Messieurs les présidents,
Mesdames et Messieurs,


Le petit Larousse illustré, l'ouvrage de référence de la langue française donnait, il y a encore peu de temps,du mot PAIX la définition suivante : " état d'un pays entre deux guerres… "

C'est dire combien, dans les esprits contemporains la notion de paix est encore relative, peu naturelle. La guerre reste une évidence humaine, parfois hélas une réalité au quotidien pour beaucoup de nos contemporains dans le monde.

Les guerres coûtent cher, très cher aux citoyens qui les supportent , aux populations qui les subissent. (Belgrade, dès juin 1999 parlait de 250 Md de francs de dégâts subis. La future guerre annoncée, déjà chiffrée pour sa part par un des belligérants potentiels approcheraient les 70 milliards de $.).

A qui rapportent-elles ?

Le prix de la douleur, des blessures, des morts, des destructions massives , que les populations subissent ne peut être évalué.

Comment apprécier d'autre part les traces irréparables de haine qu'elles inscrivent dans les mémoires collectives ?

Dans les sociétés organisées, les hommes d'État, les responsables politiques et militaires mais aussi les philosophes, les autorités morales et religieuses, les chercheurs et les sociologues se sont longuement penchés sur ces questions. Les résultats sont minces, les mentalités évoluent lentement.

Le congrès des pacifistes organisé à la veille de la première guerre mondiale de 1914 n'a pas su porter ses fruits. La création de la Société des Nations en 1920 n'a pas pu empêcher les conflits de Mandchourie et de Libye, ni surtout contenir la montée du nazisme en Europe.

Même si son rôle est irremplaçable, peut on dire que l'ONU à notre époque, est totalement efficace ?

Si j'ai voulu répondre à l'invitation du séminaire du Rotary et à l'honneur qui m'est fait, c'est pour apporter une modeste contribution comme témoin de situations vécues dans ma carrière professionnelle (j'ai parcouru cette partie de l'Europe centrale pendant près de dix-huit ans), et comme témoin politique dans ma fonction de sénateur représentant les français de l'étranger ce qui m'a amené à connaître, tant en Afrique qu'en Amérique du Sud (je reviens tout juste de Colombie) des états de crise fort voisins de ceux qui nous intéressent aujourd'hui.

J'ajouterai à ce constat celui que j'ai pu faire comme officier du contingent dans le conflit franco-algérien des années 50.

Si je suis ici, c'est encore et surtout pour m'informer, pour retirer des différents points de vue exprimés une opinion renforcée sur un sujet qui me tient humainement et politiquement à cœur. Bien entendu, comme parlementaire, mes propos ne sauraient refléter une quelconque position officielle du gouvernement de mon pays.

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Comme je le disais il y a un instant, parler des événements du Caucase, des Balkans, de l'Algérie pourrait se limiter à parler de guerre, d'affrontement des armées régulières, de négociations entre puissances belligérantes.

Ce serait une explication un peu courte pour des conflits qui se déroulent au sein d'un territoire partagé, qui dressent les habitants d'un même village contre leurs voisins, séparent de gré ou de force des couples d'origine ethnique différente et voient les amis d'hier se retrouver tour à tour victimes et bourreaux.

Plutôt que de guerres civiles qualifions cela d'assassinats fratricides; assassinats fratricides ordonnés sur des mots d'ordre de sorciers, de politiciens populistes à courte vue ou de pêcheurs en eau trouble. Ces combats plongèrent ces sociétés mixtes et en voie de métissage dans une fureur sans précédent et cela sous le prétexte fallacieux de retourner à un âge d'or chimérique ethnique ment épuré.

C'est ainsi qu'il faut comprendre les discours de haine proférés par les dirigeants qui précédèrent les affrontements, justification dont s'emparèrent les tueurs de toutes espèces.

A Mostar en mars 1992 : les communautés sont encore traumatisées par le conflit serbo-croate.

Deux individus (en cours de jugement par le TPI, pour crimes contre l'humanité) entourés d'une centaine de nervis, recrutés pour la plupart parmi les supporters fanatiques du club de football local, traversent le fleuve et torturent, violent, assassinent, incendient dans une barbarie indescriptible tout ce qu'ils identifient comme appartenant à la communauté musulmane. Cela est fait au nom de la purification ethnique, de la suprématie de leur race ou de leur culture.

Suit un affrontement terrible, la destruction quasi totale de quartiers entiers d'une même ville et la disparition désormais des raisons de vivre ensemble. Quels peuvent être, au delà de la peur et des horreurs, les sentiments des survivants dont les bourreaux sont originaires de la même ville ?

Faudra t'il encore des siècles pour que, dans des pays ruinés, la raison s'impose, que les sociétés réapprennent à cohabiter, que les douleurs s'estompent ?


A la réalité de guerre civile peut on faire correspondre une notion de paix civile ?

Dans les cas qui nous préoccupent, nous savons qu'il ne s'agit pas seulement de diplomatie traditionnelle s'exerçant entre pays belligérants, ni de négocier des accords que des autorités nationales s'efforceraient de faire respecter (dans la mesure où ils en seraient capables) par leurs ressortissants.

Il s'agit de faire revivre ensemble, ou au mieux les uns à coté des autres, des êtres qui étaient hier proches et familiers, qui sont maintenant blessés, traumatisés, pétris de rancœur et de haine. Il faut rassembler des communautés dont les repères éthiques et moraux sont perdus

Il s'agit, sur des champs de ruines, de faire comprendre la nécessité absolue de rebâtir une société structurée au service de tous !

Car la paix civile à l'intérieur d'un même pays reconnu, identifié, c'est bien la gestion librement admise des intérêts de tous au delà des intérêts particuliers.

Gestion par le droit, la loi et la justice..

La paix civile c'est obligatoirement, de manière irréfutable, incontournable, absolue, l'échange de valeurs communes fondé sur le respect du voisin, la tolérance envers l'autre mais aussi l'acceptation des notions de devoirs envers la collectivité.

La paix civile, pour paraphraser le philosophe anglais du XVIIème siècle, William Hobbes, " c'est surtout une société dans laquelle, la plupart des gens, la plupart du temps, n'ont pas peur de la mort violente… "

La paix civile c'est cesser de désigner globalement une des composantes de la nation comme l'ennemi intérieur.

Vaste programme pour des populations martyres comme celles de cette région des Balkans, du Caucase, de l'Algérie et tout autant de celles d'Irlande, de Timor, d'Angola, du Sri Lanka, du Rwanda, du Congo, de Somalie, de Colombie et d'ailleurs.

Programme utopique tant que les uns et les autres mettront leur espoir dans les slogans de haine, sur des modes incantatoires, de quelques illuminés fanatiques ou profiteurs de situation.

Comment y parvenir, après le déclenchement de provocations meurtrières puis des règlements de compte inévitables. Comment désarmer la violence du quotidien, remobiliser une jeunesse perdue, déconsidérer les logiques de vendetta, faire pardonner -et de manière réciproque- l'impardonnable ?

Comment faire valoir ce que représentent des élections libres et la participation (quand elle est possible) des populations à la gestion des affaires communes. ?

En 1894, le sociologue Durkheim, notait dans son ouvrage " De la division du travail social " que " des trêves imposées par la violence ne sont jamais que provisoires et ne pacifient pas les esprits ! "

Et d'ajouter: " Les passions humaines ne s'arrêtent que devant une puissance morale qu'elles respectent … "

Alors que peut être cette puissance morale respectable ?
Quelle est cette référence capable de redonner du sens à la reconstruction d'une vie commune ?

D'abord la justice. C'est évident.

Le désordre qui régna au Moyen Age français pendant plusieurs siècles, après la chute de l'empire romain et la disparition de son administration ne put se résorber qu'après la mise en place d'une autorité capable de juger et de faire appliquer ses jugements.

Nos démocraties sur ce plan, au delà de l'action militaire entreprise, de l'aide économique apportée, peuvent jouer un rôle éminent.

Malgré toutes les difficultés structurelles et politiques dont il est encombré, la création du Tribunal Pénal International de la Haye, représente un progrès démocratique qu'il faut soutenir, qu'il faut appuyer, coûte que coûte. On s'étonne de ne pas être rejoint dans ces propositions concernant les crimes de guerre par toutes les nations proclamées civilisées.

Par tous les moyens, il faut aider le TPI à enquêter et à faire appliquer ses jugements. Il faut faire connaître ce qu'il représente.

Pour que justice s'instaure, il faut constater les faits, recenser les crimes et les disparus, reconnaître les dommages causés.

Deuxième pilier :L'éducation et la philosophie de la paix ;

Chacun aujourd'hui s'accorde pour dire qu'il ne saurait y avoir de citoyen responsable sans qu'il soit éduqué. Quelques uns ont été jusqu'à prétendre qu'ouvrir une école, c'est fermer une prison. Sans partager pleinement cet optimisme je ne peux qu'appuyer tout ce qui vient contribuer au développement de l'intelligence, de l'érudition et de la culture dans nos sociétés modernes.

Encore faut il, dans le propos qui nous concerne, savoir de quel éducation on parle ? Tant que les manuels d'histoire apprendront la haine de l'autre, les cours de récréation serviront aux entraînements paramilitaires des enfants pour une future revanche. Tant que les prêches des hommes de religion jetteront l'anathème sur les impies ou justifieront la sainteté de la guerre,les guerres de religion existeront. Tant que les médias (déjà gorgées d'images à la gloire de la violence), ne serviront que d'outils de propagande et non de tribune d'expressions libres et de lieux de débat sur la conduite des intérêts de tous, il sera difficile d'atteindre cette philosophie de la paix.

La diffusion des idées de tolérance, est malheureusement loin d'être une évidence.

La construction de l'Europe, fruit des politiques visionnaires que furent Konrad Adenauer, Robert Shuman, Alcide de Gaspéri, Charles Henry Spaak, Jean Monet, est une grande avancée pour les habitants de la vieille Europe. Elle constitue, selon moi, un bon en avant dans l'histoire de l'Humanité.

Faisant table rase des divisions, des conflits ethniques ou religieux, tournant le dos aux références et aux rancœurs de l'histoire, six, puis douze, puis quinze pays bientôt vingt-cinq, décident d'une zone de libre échange, d'une libre circulation des gens et des biens, forgent des institutions communes, multiplient à tous les niveaux les occasions de discussions et de rencontres.

Sans aucun doute, nos pays mettent en place de ce fait un modèle exemplaire.

En manipulant les mêmes euros, le jeune finlandais comme le jeune français, ou leur camarade italiens savent bien qu'ils sont sur le chemin d'un autre partage, d'autres perspectives.

Pour les régions traumatisées, sujets de notre colloque, avant d'en arriver à cette solution miracle et au delà de ces réconciliations indispensables, il reste encore, à résoudre un autre problème, celui des fauteurs de troubles, de leur réalité, de leur avenir.

Les constats ne manquent pas.

En mai 92, on signalait déjà l'union passée jadis entre la Maffia sicilienne et les Phalanges libanaises. Le schéma pour les pays du Caucase ou des Balkans est analogue : drogues contre armes, armes contre devises. Les belligérants achètent des armes au crime organisé mais savent aussi se faire revendeurs.

Dès janvier 96, la journaliste Danielle Rouard soulignait : " Depuis un an la guerre sur le territoire fédéral de l'ex-Yougoslavie bonifie les trafics d'armes sous tutelle mafieuse. "

En 1997, à Dubrovnik, les seigneurs et profiteurs de la guerre venus d'Herzégovine recyclent leur argent sale en achetant les hôtels et les banques.

Depuis 1999, selon des observations concordantes, plus de 80 000 chinois attendaient dans de véritables camps de transit, en Bosnie et en Serbie, le passage à l'ouest.

En décembre 2000, l'Office international des migrations, signalait que près de 300 000 femmes de l'Europe centrale et de l'est travaillaient comme prostituées en Europe de l'Ouest ; L'ensemble de cette industrie rapporterait entre 5 et 15 milliards de $ par an au crime organisé.

Parmi d'autres, le journaliste Philippe Bolopion écrivait en octobre 2000 : " Dès la fin de la guerre au Kosovo, les mafias en place s'épanouissent. Les hommes de l'Otan ne sont pas aguerris à ce type de conflit, et la police de l'ONU lente à se déployer est impuissante. Ne parlant pas la langue, sans indicateurs, confrontés à une population réticente à coopérer, les policiers ont déjà fort à faire pour contenir la violence entre les ethnies. Des individus se réclamant de l'ex-UCK vont développer le racket des commerces. "

Qui nierait maintenant, l'importance de cette diaspora du crime à travers tous les mouvements d'immigration qui s'ensuivirent ?

Or désormais, le risque de ces négoces, nous le savons, ne sont plus seulement les trafics d'armes, mais bien la mise sur le marché des éléments d'un arsenal nucléaire.

Il ne s'agit plus seulement maitenant de parler de " suicide de nation " mais bien d'un " danger mortel pour l'humanité. "

C'est dire à quel point la défense des démocraties demande vigilance, coopération et moyens de se faire respecter.

Le fonctionnement des instances de concertations multinationales doivent dépasser les myopies politiques.

Il appartient à chaque nation de veiller à contenir ces phénomènes de criminalités souterraines qui ont largement appris, depuis l'effondrement du bloc soviétique à se jouer des morales, des frontières et à manipuler les opinions publiques comme les consciences des gens de pouvoir.

Encore une fois, ce qui se passe dans les Balkans, comme se qui se passe au Caucase ou en Afrique du Nord relève de la Paix Mondiale. Rien ne pourra se faire sans que ces populations déconsidèrent la violence, retrouvent des repères de justice de tolérance et de démocratie.

La Turquie, par l'image d'ouverture qu'elle diffuse, par sa tolérance de même que par ses critères de laïcité, par sa stabilité, sa cohérence, se doit, d'être un pole de référence pour cette partie du monde.

Grand pays de cette zone méditerranéenne, son entrée dans l'Union Européenne devrait renforcer le développement économique et social des communautés qui la compose. C'est ce qui s'est avéré pour d'autres démocraties comme le Portugal, la Grèce ou l'Irlande,. C'est un modèle que j'appelle de tous mes vœux.

Je reste persuadé que l'avenir des Balkans passe davantage dans la poursuite des tels objectifs d'intégration à une Europe (auxquels ils appartiennent déjà géographiquement) que dans la poursuite de la haine de l'autre, dont certains savent fort bien profiter pour asseoir leur pouvoir de nuire.

A nous d'être vigilants, de rester attentifs, mais lucides, aux progrès de l'esprit de la paix dans ces régions et à ne pas baisser les bras devant les dangers qui les menacent.

A nous de renforcer les défenses de nos démocraties comme d'approfondir tout ce qui nous rapproche et nous rend solidaires en matière de liberté et de justice.


En tant que sénateur, pour mon pays, je considère comme un devoir politique absolu d'y veiller.

Je vous remercie de votre attention.

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